RSE et transformation : quand la durabilité devient un sujet d’organisation
- Mélanie Cohen-Crété

- 9 mars
- 5 min de lecture
Conversation avec Jean-Loup Crété
Il y a des mots qui évoluent avec le temps. Ils s’usent, se chargent de connotations, deviennent parfois flous à force d’être utilisés dans tous les contextes.
Je trouve que la RSE en fait partie.
On l’associe souvent à des actions visibles, parfois symboliques. On parle d’initiatives, de chartes, de labels. On communique. On coche des cases. Mais derrière ce terme, on oublie parfois qu’il s’agit d’un sujet profondément structurant pour l’entreprise.
C’est précisément ce qui m’a donné envie d’aborder la RSE sous un autre angle : celui de la transformation.
Non pas comme un sujet périphérique, mais comme un changement de pratiques, de priorités et parfois de modèle d’affaires. Non pas comme un projet isolé, mais comme une dynamique qui s’ancre — ou non — dans la manière dont l’organisation fonctionne réellement.
Pour éclairer cette dimension, j’ai échangé avec Jean-Loup Crété, consultant en durabilité, qui accompagne principalement des PME industrielles dans la structuration de leur démarche RSE. Son expérience permet d’observer, très concrètement, comment ces sujets entrent dans les organisations — et ce qui fait qu’ils y restent.

RSE ou durabilité : l’importance des mots
Dès le début de notre échange, Jean-Loup insiste sur le choix des termes. Il préfère parler de “durabilité” plutôt que de “développement durable” ou même de “RSE”.
Le mot développement durable, explique-t-il, peut garder une connotation de croissance économique, parfois déconnectée des externalités sociales et environnementales. La durabilité, elle, renvoie plus directement à une question de continuité, voire de survie.
« La durabilité me semble bien incarner les enjeux réels de notre société actuelle : il y a un enjeu de survie de notre environnement tel qu’on le connaît. Et il ne faut pas oublier que sans environnement, pas de marché. Et sans marché, pas d’entreprises. »
La RSE devient alors la traduction, à l’échelle de l’entreprise, de ces enjeux plus larges : comment une organisation contribue-t-elle, concrètement, à répondre aux défis climatiques, sociaux ou liés à la biodiversité ?
Cette précision sur les mots n’est pas anecdotique. Elle conditionne la profondeur avec laquelle le sujet est abordé.
Un regard situé : qui sont les entreprises accompagnées ?
Avant d’aller plus loin, il est important de considérer le contexte dans lequel Jean-Loup intervient.
Il accompagne principalement des PME, souvent industrielles, dont la maturité RSE est encore faible au moment du premier contact. Beaucoup ont entendu parler du sujet, en perçoivent l’importance générale, mais ne savent pas par où commencer ni comment structurer leur démarche.
Les déclencheurs sont rarement purement idéologiques. Il s’agit le plus souvent de pressions externes : exigences de donneurs d’ordre, demandes d’informations sur les pratiques responsables, évolutions réglementaires. Plus rarement, la démarche est portée par une conviction personnelle forte d’un dirigeant.
Ce point est essentiel : la transformation ne démarre pas toujours par adhésion. Elle commence parfois par contrainte. La question devient alors : comment passe-t-on d’une réaction à une véritable appropriation ?
De l’initiative ponctuelle à la transformation réelle
Ce qui ressort fortement de cet échange, c’est la différence entre une initiative RSE traitée comme un projet à durée limitée et une dynamique qui transforme réellement les pratiques.
Jean-Loup observe que beaucoup d’organisations abordent la RSE comme une parenthèse : un programme de quelques mois, éventuellement quelques années, avant de considérer le sujet comme “traité”.
Or, la durabilité ne fonctionne pas ainsi.
« La RSE, c’est surtout changer définitivement ses façons de faire. »
Les démarches qui s’inscrivent dans la durée ont en commun plusieurs caractéristiques : un engagement réel de la direction, une intégration du sujet dans le plan stratégique, la désignation de responsables identifiés et la mise en place d’une gouvernance claire.
Ce sont des mécanismes classiques de transformation organisationnelle. La RSE ne demande pas des outils exotiques. Elle demande de mobiliser, avec constance, des leviers que les entreprises connaissent déjà : stratégie, allocation de ressources, gestion de portefeuille, pilotage.
Il formule d’ailleurs une proposition intéressante : rattacher les projets RSE aux dispositifs de gestion de projet existants, afin qu’ils soient traités au même niveau que les sujets de qualité, de coûts ou de délais.
Autrement dit, sortir la RSE du registre symbolique pour la placer dans le fonctionnement opérationnel.
Embarquer les équipes : un enjeu profondément humain
Comme dans toute transformation, la question de l’appropriation est centrale.
Jean-Loup distingue deux types d’initiatives : celles très visibles, à impact limité mais mobilisatrices, et celles plus structurantes, qui touchent aux activités opérationnelles et demandent des investissements plus importants.
L’équilibre entre les deux est délicat. Trop de projets visibles et l’on frôle le greenwashing. Trop de projets lourds et invisibles, et la dynamique collective s’essouffle.
Au-delà de cette mécanique, il insiste sur un point que l’on retrouve dans d’autres contextes de transformation : la compréhension.
« L’appropriation passe par la compréhension des enjeux par les personnes que l’on cherche à mobiliser. »
La vulgarisation devient alors un levier stratégique. Les concepts liés au climat, à l’économie circulaire ou à la biodiversité sont complexes. Sans effort pédagogique, ils restent abstraits. Et sans compréhension, il n’y a pas d’engagement durable.
Ce constat fait écho à un point plus large : quelle que soit la nature du changement — digital, organisationnel ou environnemental — la transformation passe toujours par des individus. Les processus évoluent, mais ce sont des personnes qui les portent.
Les angles morts : biodiversité et cohérence d’investissement
Interrogé sur les angles morts des démarches actuelles, Jean-Loup cite immédiatement la biodiversité.
Beaucoup d’entreprises estiment ne pas être concernées si elles n’appartiennent pas à un secteur directement lié aux ressources naturelles. Pourtant, leurs chaînes d’approvisionnement mobilisent des matériaux — métaux, plastiques, bois — dont l’extraction a des impacts significatifs. La responsabilité est indirecte, mais réelle.
Autre angle mort : la cohérence des investissements.
Il évoque une comparaison marquante entre les dépenses engagées en IT et celles consacrées à la RSE. Les entreprises investissent massivement dans le numérique, parfois malgré des retours incertains, alors même que les risques liés au dérèglement climatique et à la dégradation des écosystèmes sont largement documentés, tandis que les investissements consacrés à la RSE et à la durabilité restent encore relativement limités.
Ce décalage interroge. Il ne s’agit pas d’opposer IT et durabilité, mais de questionner la hiérarchie implicite des priorités.
La transformation au service de la durabilité
Ce que révèle cet échange, c’est que la RSE n’est pas un sujet technique isolé. Elle mobilise les mêmes ressorts que toute transformation en profondeur : vision, gouvernance, allocation de moyens, conduite du changement, pédagogie.
Traiter la durabilité de manière superficielle conduit à des actions visibles mais peu structurantes. L’ancrer dans les pratiques suppose d’accepter qu’elle transforme l’organisation elle-même.
Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir comment “faire de la RSE”, mais jusqu’où l’on est prêt à laisser ces enjeux modifier nos façons de décider, d’investir et d’opérer.
✨ À propos de Jean-Loup
Jean-Loup Crété accompagne depuis 2022 des PME québécoises dans la mise en place de leur démarche RSE ou d'approvisionnement responsable, ainsi que dans la réalisation de leur inventaire des émissions de gaz à effet de serre (GES). Ses 10 années passées en tant que gestionnaire de projets et de portefeuille de projets dans l'industrie manufacturière lui donne une bonne connaissance du monde de l'entreprise et des leviers à actionner pour pérenniser une démarche RSE dans le temps.
L'approche employée - développée par COESIO, PME québécoise de conseil en durabilité et en environnement aux entreprises, avec qui il collabore - se base sur la co-construction des stratégies et plans d'actions avec les clients. Les ateliers ayant lieu tout au long de l'accompagnement se déroule dans un cadre bon enfant où toutes questions peut être posées, dans le but de lever certains biais qui peuvent exister.



Commentaires